Luc 17,11-19 Faire demi-tour

Faire demi-tour !

Vous savez comme moi combien il est difficile de faire demi-tour. Et peut être que vous êtes comme moi, qui ai en horreur cette voix mécanique de mon GPS qui me dit « Faites demi-tour dès que possible ».

Cela me gène au moins pour deux raisons. La première parce que cet ordre que me donne cette petite machine me montre au combien je suis dépendant d’elle. Mais surtout elle vient mettre en évidence mon erreur.

Et nous savons bien combien il est difficile d’admettre qu’on n’a pas pris la bonne route, difficile d’accepter qu’on a raté sans doute un croisement, ou qu’on est allé trop loin, en tout cas qu’on s’est trompé quelque part.

Et ce qui est vrai lorsque nous sommes au volant de notre voiture l’est aussi dans notre vie.

Il est difficile d’accepter qu’à tel ou tel moment, dans telle ou telle situation on a mal fait les choses, on s’est trompé, on est allé trop loin. La différence avec la voiture c’est que dans notre vie, cela a bien souvent un impact sur quelqu’un d’autre et surtout cela à un impact sur nous-même. De cette difficulté de reconnaître nos erreurs née une culpabilité que nous trainons toujours avec nous. Bien sûr il y a cette prière que le pasteur dit le dimanche au culte et à laquelle nous pouvons nous associer, avec sincérité du reste, mais qui n’est en fait qu’une repentance de notre péché dans ce qu’il a de général et nous ne faisons que confesser notre péché à la manière que nous dit Paul lorsqu’il écrit : « Car je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas. »

Et au final nous voulons bien reconnaître, accepter que nous ne sommes pas parfaits, accepter ce fait que nous serions pécheurs, car il nous est aussi annoncé le pardon de Dieu.

Et tout l’Evangile vient nous le dire. Jésus ne cesse d’avoir des paroles de pardon envers ceux qui sont reconnus comme pécheurs. Bien plus encore il va avoir des paroles de réconciliation avec Dieu pour tous ceux à qui on a dit qu’à cause de leurs errances, de leurs erreurs et peut être de leurs fautes, Dieu s’était éloigné d’eux. Si toute notre théologie annonce cette grâce que Dieu fait à l’humain repentant, il n’en reste pas moins qu’il est difficile de la vivre vraiment. Difficile d’en vivre. Et dans ces cas concrets de chaque jour, lorsque nous culpabilisons parce que nous avons fait telle ou telle chose que nous n’aurions pas dû faire ou dire, la grâce de Dieu qui apporte le pardon et par là même le salut, nous semble bien loin ou bien trop conceptuel. Nous avons du mal à en faire notre réalité.

Pourquoi ?

Parce que nous refusons de faire demi-tour.

Et à chaque fois qu’on nous annonce le pardon, à chaque fois que nous parlons de la grâce de Dieu, à chaque fois que nous est promis le salut, nous ne voyons qu’un nouveau départ. Qu’une remise à zéro du compteur. C’est toujours comme avec le GPS, qui calcule un nouvel itinéraire. Mais l’erreur première est toujours là, notre erreur est toujours là et rien n’est venu l’effacer. Car en fait on ne repart jamais de zéro. Nous sommes toutes et tous marqués par nos histoires, par nos expériences, par notre éducation. Et où que vous alliez, cela sera toujours, non pas auprès de vous mais en vous.

Le demi-tour, il en est aussi question dans ce texte de l’Evangile.

10 lépreux se trouvent sur le chemin de Jésus. Il est en voyage pour Jérusalem et il se trouve dans cet entre-deux, entre la Samarie et la Galilée.

Il ne faut pas entendre le mot « lèpre » comme on le comprend aujourd’hui. Dans la Bible, la lèpre n’a rien à voir avec la maladie que nous connaissons aujourd’hui et qui est mutilante pour celui qui en est atteint. La lèpre Biblique est avant tout une maladie religieuse.

Une lèpre est déclarée par un prêtre suite à une inconduite morale. C’est une manière d’exclure quelqu’un qui n’aurait pas respecté un commandement. Certes il est bien question de marque sur la peau, mais cette maladie est strictement religieuse et seul le prêtre peut lever « la lèpre ».

C’est ce que Jésus va rappeler à ces dix lépreux : « Allez-vous montrer aux prêtres ». Pourquoi ? Parce que Jésus n’est pas dans cette logique de la condamnation du péché qui abouti à l’exclusion. Il ne croit pas que la loi soit là pour faire des exclus, pour séparer les purs et les impurs en fonction de règles morales. Ce qui compte c’est ce qui est à l’intérieur de chacun(e), ce qu’il y a dans leur cœur.

Et peut-être Jésus en les renvoyant vers les prêtres les invite à changer de logique, à vivre de la grâce qui libère des exclusions religieuses. Sur leur chemin, les dix lépreux seront purifiés. Il y aura bien eu un changement en eux, il y aura sans doute bien eu une repentance qui fait que désormais ils peuvent être libérés de leur lèpre.

Mais combien font demi-tour ?

Combien se rendent compte qu’ils ne sont pas sur le bon chemin ?

Neuf resteront dans leur logique pharisienne. Neuf continueront à se tromper dans leur compréhension de Dieu et de la relation qu’ils ont à lui. Neuf auront encore d’autres condamnations, car ce système de pur et d’impur produit sans cesse des condamnations.

Un, un seul, fera le demi-tour nécessaire. Un étranger, un perdu parmi les perdus. Un seul perdu qui trouve son chemin, la bonne route en faisant demi-tour. Il a trouvé une autre logique.

D’ailleurs le texte nous dit qu’ils ont été purifiés sur leur chemin. Il n’est pas sûr qu’ils aient vu les prêtres. Ce Samaritain a sans doute fait demi-tour avant même d’arriver à destination.

Sa purification ne vient pas du fait qu’un prêtre ait dit qu’il était pur. Non sa purification vient du fait qu’il a compris que c’est la compassion, que c’est l’amour et la grâce de Dieu qui rend pur et que jamais plus personne ne pourrait être impur avec ce Dieu-là, avec le Dieu que présente Jésus-Christ.

Ce demi-tour c’est ce qu’on appelle la conversion.

Les neuf lépreux ont peut-être changé. Ils ont sans doute eu une vraie repentance de l’action qui leur a value la condamnation de lèpre. Mais ils n’ont fait qu’un tour complet sur eux même. Ils ont pensé peut-être qu’ils repartaient de zéro mais ils sont revenus à leur point de départ.

Frédéric Dard a dit : « Le cercle n’est qu’une ligne droite revenue a son point de départ ».

Ces neuf lépreux purifiés continuent toujours la même route, celle qui les conduira encore et encore à la condamnation et à la culpabilité.

Celui qui est revenu, n’est pas dans la ligne droite, il est dans le demi-tour. Et comme le dit le prophète Esaïe : « C’est en faisant demi-tour que vous serez sauvé ».

Ainsi le Salut n’est pas une promesse pour plus tard. Il n’est pas l’aboutissement d’une vie. Il n’est pas au bout du chemin. Le Salut est dans le demi-tour. C’est-à-dire dans le changement radical de notre manière d’être dans le monde et avec Dieu.

Faire demi-tour c’est être lucide sur nous-mêmes, savoir reconnaître que nous ne sommes pas parfaits, mais c’est aussi accepter cet état et savoir que nous ne sommes pas condamnés pour cela.

Le Salut c’est savoir faire ce demi-tour sur moi-même pour repérer ce qu’il y a de changé mais sans culpabiliser d’avoir, à un moment donné, raté quelque chose sur la route, sans culpabiliser de m’être trompé de route.

Le demi-tour c’est une repentance sans culpabilité.

Elle est possible parce que nous savons que Dieu nous a déjà aimé, avant même notre prise de conscience.

Nous ne sommes pas pardonnés parce que nous nous sommes repentis. Mais nous pouvons être repentant, lucide sur nous même, parce que nous savons que Dieu nous aime gratuitement et tel que nous sommes.

C’est cet amour qui nous relève avant même la chute.

Et la parole que Jésus annonce au lépreux qui a su faire demi-tour ne dit pas « lève-toi, va, ta foi ta sauvé », mais bien « puisque tu t’es levé, va, ta foi ta sauvé ».

Ce demi-tour c’est ce qui relève celui qui est à terre. Il est relevé de la condamnation non pas parce que le prêtre le déclare mais parce qu’il est libéré du système culpabilisant.

Puisque tu t’es levé, puisque tu es ressuscité aujourd’hui, puisque tu es relevé de la mort qui pesait sur toi, alors tu es sauvé. « C’est en faisant demi-tour que vous serez sauvé » déclare Dieu par la bouche du prophète.

Jésus nous invite à mettre notre foi dans cette parole et à vivre des demi-tours libérateurs, des changements radicaux pour découvrir le Salut qu’annonce l’Evangile.

Amen